Academie des Sciences et Lettres de Montpellier

Joachim MERLANT (17-11-1875 | 30-1-1919)

Section : Lettres - Siège : XXIII
Docteur es-lettres (1905), Professeur de littérature française à la Faculté des lettres de l'Université de Montpellier
Elu(e) à l'Académie en 1913. Départ en 1918.
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Extrait du bulletin de l'Académie de 1919 :

     En ouvrant cette séance, j'ai à coeur d'adresser un souvenir ému à la mémoire d'un des meilleurs d'entre nous que la mort vient de nous enlever. Ce n'est pas ici le lieu de prononcer une oraison funèbre et de détailler ce que fut M. Joachim Merlant, professeur à la Faculté des Lettres de Montpellier et capitaine dans notre armée : d'autres l'ont dit ou le diront avec plus de compétence et d'autorité.

     Né en Bretagne, où sa famille s'était fixée, M. Merlant fut amené par les hasards de la carrière de son père, commissaire général de la marine, à passer son enfance à la Martinique — et ce séjour ne fut pas peut-être étranger à la formation de son esprit. Reçu à l'Ecole normale supérieure, il en sortit agrégé des lettres, passa par Lorient et Brest, et, dès qu'il eut soutenu sa thèse de doctorat ès lettres, il vint à Montpellier pour occuper à notre Université successivement les postes de maître de conférences (1er novembre 1909), de professeur adjoint (1er janvier 1912) et de professeur titulaire de littérature française (1er novembre 1918) : il n'a pas eu le temps de prendre possession de sa chaire ; déjà la maladie l'immobilisait au Mont-des-Oiseaux. Je ne veux point m'attarder à étudier le professeur incomparable que fut Joachim Merlant : ceux d'entre vous qui l'ont entendu ne peuvent oublier la clarté de son exposé, la sûreté de l'érudition, la finesse des aperçus, le charme prenant qui rayonnait de lui ; malgré son apparence frêle, et bien qu'il ne disposât pas d'un fort volume de voix, il la maniait avec une telle souplesse en même temps qu'avec une telle autorité, qu'il se faisait écouter d'abord, et puis peu à peu on était convaincu et séduit ; alors le charme opérait et l'on se laissait aller à sa suite partout où il lui plaisait d'entraîner ses auditeurs, certains d'aller avec lui très loin, très haut ! M. Merlant, dans le court espace de temps qui lui a été mesuré, a travaillé avec passion. Après sa thèse sur le Roman d'analyse depuis Jean-Jacques Rousseau, il publia, en 1907, un ouvrage sur Sénuncour, sa vie, son oeuvre, son influence. Puis il donna Notre Balzac où, dans un seul volume, il a rassemblé les meilleures pages du fécond et puissant romancier, chacun des morceaux précédé d'une explication de l'ouvrage dont il est tiré et accompagné de notes abondantes où se révèlent la variété, la finesse et l'étendue des connaissances du commentateur. Dans son livre : De Montaigne à Vauvenargues, il étudia ensuite le Moi ou l'Egotisme dans la littérature française ; enfin, en 1917, il a fait paraître un Commentaire des Oeuvres choisies de Musset, ouvrage déjà prêt au moment de la déclaration de guerre et dont la publication fut retardée. Là, comme pour Balzac, il suit la même méthode, et ses notes se font plus abondantes, plus pénétrantes aussi. Il y a quelques jours à peine paraissait aux vitrines des libraires son livre sur l'Amérique et la Guerre de l'Indépendance. Merlant était mieux placé que quiconque pour parler de l'Amérique, parce qu'il la connaissait, qu'il l'avait parcourue, et que sur le sol américain il avait travaillé pour une grande cause, travail qui devait produire de magnifiques résultats.

     C'est qu'en effet M. Merlant ne s'est pas contenté d'être professeur et écrivain ; à l'heure nécessaire, il a su agir. Incorporé au 122eme régiment territorial d'infanterie dès le deuxième jour de la mobilisation, il partit avec ce régiment désigné pour la place de Toulon à l'heure où nous pouvions craindre l'entrée en scène de l'Italie. C'est là qu'il m'a été donné d'apprécier ce que fut Merlant, plus qu'une intelligence, un caractère ; alors qu'il lui eut été facile de trouver à l'arrière, grâce à son âge et à sa situation, un poste de tout repos, il ne demandait qu'une chose : aller se battre sur le front, dans les Vosges, sur l'Est ; et je me souviens avec émotion de nos longues et amicales causeries dans les forts de la côte ou sur la place de la petite ville d'Ollioules, riante et calme, où il rongeait son frein, quand nous lisions avec angoisse les laconiques communiqués qui nous disaient à mots voilés les retraites successives de nos armées. Ses voeux furent enfin exaucés ; après la bataille de la Marne, on l'envoya sur sa demande au 3me de ligne, en Argonne et, de là, au 173me d'infanterie, où il fit héroïquement son devoir ; toujours sur la ligne pour donner l'exemple à ses soldats, actif, plein d'entrain, insouciant du danger comme un jeune sous-lieutenant de vingt ans, montrant une fois de plus, comme ses camarades les professeurs Babut, Stavlaux, Bonnefoy, Lafont et tant d'autres, qu'on peut être à la fois un homme d'études et un homme d'action. Un jour, au bois Bouchot, près de Verdun, il fut grièvement blessé, et tandis qu'il souffrait sur un lit d'hôpital, un malheur irréparable le frappait encore : sa jeune femme mourait, lui laissant trois enfants en bas âge. Tout autre eut été terrassé par cette double blessure ; Merlant estima qu'il se devait à lui-même, à ses enfants, à la Patrie, de survivre ; par un effort de volonté il se redressa, décidé à agir plus et mieux encore. C'est alors que nous le vîmes entreprendre ce voyage en Amérique où, dans une série de conférences, il parla de la grandeur de la France et ne fut certainement pas étranger au mouvement de sympathie qui devait entraîner les, Etats-Unis à nous offrir leur concours pour incliner définitivement en notre faveur la victoire indécise. Par-là, Merlant fit grande oeuvre, utile entre toutes, et, de retour en France, il continua auprès des soldats, des étudiants et du public, son apostolat. Ne voulant pas connaître la fatigue, refusant de se soigner, il allait plein de confiance, souriant à la victoire qu'il entrevoyait. Tant de fatigues accumulées lui commandaient de prendre du repos ; il se refusait à entendre les conseils de prudence, car il prenait de sa santé moins de souci que nous n'en avions pour lui. Chateaubriand disait de Joubert : « Il avait l'air d'une âme qui avait rencontré par hasard un corps et qui s'en tirait comme elle pouvait. » La grande âme de Merlant a su tirer de ce corps un service extraordinaire. Et pourtant un moment vint où il fallut céder. Hélas ! c'était trop tard ! Après quelques semaines de repos au Mont-des-Oiseaux, dans le calme attiédi de la Côte d'Azur, où il croyait retrouver les forces nécessaires à une activité nouvelle, il s'est éteint doucement. J'imagine, s'il a vu venir à lui le grand mystère, qu'il l'a affronté sans appréhension et sans faiblesse, malgré la tristesse de laisser après lui trois jeunes enfants orphelins ; il avait, en effet, des convictions fortes qu'il ne craignait pas d'affirmer. L'an dernier, devant une assemblée de jeunes, il avait exposé le problème de l'idée chrétienne face à la guerre, et je me souviens d'un très beau passage où il rappelait une nuit de garde aux tranchées, une nuit d'hiver, sous la neige ; il parcourait les premières lignes pour s'assurer que les sentinelles veillaient. A ce moment, nous dit-il, une immense pitié emplit son coeur ; il eut voulu prendre sur lui les souffrances de tous ses soldats, souffrances physiques, souffrances morales, toutes les détresses connues ou inconnues de ceux dont il avait la garde. Mais il se sentit incapable de porter un pareil poids... Pour cette oeuvre, il fallait plus qu'un homme... il fallait un Dieu !... Alors sa pensée s'éleva jusqu'à Celui qui, jadis, avait pris sur lui et porté toutes les souffrances non pas seulement d'un groupe d'hommes, mais de toute l'humanité... Et il comprit, dans leur plénitude, la passion et l'amour complet du Christ sauveur. Ce fut, vous pouvez me croire, une très belle conférence, ce fut un puissant réconfort ! Comme un bon soldat qui est relevé de sa faction, sa garde terminée, Merlant a atteint le grand repos ; mais à nous, qui restons, il laisse un regret poignant, le regret de voir sitôt finie une vie aussi utile ; par sa valeur intellectuelle et sa valeur morale, il fut pour ses élèves, pour ses soldats, pour ses concitoyens, un bel excitateur de nobles idées et de sentiments élevés. Honnête homme, dans le sens ancien de ce terme, serviteur passionné de son pays, il laisse le bel exemple d'une vie harmonique consacrée au beau, au vrai, au bien. Messieurs, saluons sa mémoire et gardons pieusement son souvenir.

M. G. MERCIER-CASTELNAU, président de la Section des Lettres, 1919

 

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