Academie des Sciences et Lettres de Montpellier

Gaston RACANIE-LAURENS (9-9-1854 | 22-7-1924)

Section : Lettres - Siège : XIV
Avocat - Bâtonnier - Félibre
Elu(e) à l'Académie en 1904. Départ en 1924.
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Hommage rendu par Etienne Gervais en 1924 à l'académie : 

      Il était né à Montpellier, le 9 septembre 1854. Lorsque la mort nous l'a ravi, le 22 juillet dernier, il n'était pas encore tout à fait septuagénaire. Son père, mis prématurément à la retraite, en 1882, comme conseiller à. la Cour d'appel de Montpellier, avait consacré une longue carrière, et des plus honorables, à la magistrature. Le conseiller RACANIÉ-LAURENS ! Qu'il me soit permis d'évoquer ici un des plus charmants souvenirs de ma jeunesse. J'étais allé, pendant, je crois, mes vacances à l'Ecole des Mines, accompagner une de mes tantes dans une modeste station thermale du Roussillon. Le conseiller et Mme RACANIÉ-LAURENS y partageaient avec nous l'hospitalité d'un établissement dont les prix feraient sourire de mépris les « nouveaux riches » et pleurer de regret les « nouveaux pauvres » de nos jours ; Je les entends encore, vivantes dans mon esprit, les délicieuses et fines conversations de ce magistrat de l'ancienne observance. Comme il aimait notre France, son langage et les chefs-d’œuvre nés de son sang ; quelle profonde et variée connaissance il possédait, de ses écrivains et des classiques de l'Antiquité. "Aussi, rien de surprenant à la sérieuse culture littéraire, historique et philosophique dans laquelle il sut faire élever ses deux fils. L'aîné mourut à la fleur de l'âge, le second est celui que nous pleurons aujourd'hui. Ses premières études, il les fit sur les bancs du Collège de Saint-Affrique, à côté d'un de ses parents, qui est resté son ami et qui est maintenant, le Général de CASTELNAU. Gaston RACANIÉ-LAURENS aimait parler de cette minuscule cité du Rouergue, de la vénérable et immense maison qu'il y habitait avec sa mère et son père, alors juge au Tribunal civil de cette ville. Mais Saint-Affrique paraissait aux RACANIÉ-LAURENS, Montpelliérains de vieille race et amoureux de leur pays, un lieu de triste exil; ce fut avec une profonde joie que M. RACANIÉ-LAURENS père prit place à la Cour impériale de Montpellier; son fils Gaston entra au lycée, alors lycée impérial. Il y termina son éducation classique. J'ai eu la curiosité de consulter, à notre bibliothèque municipale, les « Palmarès » de notre Lycée, de l'année 1867 à l'année 1872, pour y rechercher les couronnes que pouvait avoir recueillies Gaston RACANIÉ-LAURENS. Cette lecture, comme celle de la plupart des documents du passé, ne manque pas d'être profitable à l'âme de celui qui s'y livre. D'abord, elle fait revivre les noms des professeurs, humbles et patients artisans de nos carrières, dont il m'est doux de saluer en passant le labeur obscur mais obstiné. Et puis... et puis, elle nous montre la vanité de certaines gloires précoces, et nous rendrait sceptiques, — il n'y a pas d'enfants parmi nous — sur l'importance des succès scolaires !... Bref, Gaston RACANIÉ-LAURENS n'eut, jusqu'à la seconde, que de rares « accessit », mais en rhétorique, nous le voyons obtenir le premier prix de « Discours français », et, en philosophie, les seconds prix de Dissertations » latines et françaises. Ces triomphes étaient d'heureux présages pour la future carrière de Gaston RACANIÉLAURENS. Cette carrière s'indiquait tout naturellement à lui, de par la tradition paternelle. La Faculté de Droit n'était pas encore fondée à Montpellier, Ce fut à Toulouse qu'il alla se plonger dans l'étude, si ardue, si complexe de cette redoutable science. Je n'ai jamais compris le préjugé, en vertu duquel les principes de la Législature passent pour une chose simple. Après la révolution de 1789, les jurisconsultes qui, sous l'influence du premier Consul, rédigèrent le Code Napoléon, croyaient certainement de bonne foi avoir abordé, tous les cas qui pouvaient se présenter et avoir donné, dans chaque espèce, une équitable solution. Un siècle s'est écoulé depuis cette apparente mise en ordre. L'arsenal de nos lois nouvelles est-il bien un modèle d'architecture calme, ordonné et majestueux ? J'ai échangé bien des causeries à ce sujet avec Gaston RACANIÉLAURENS. Il me disait : « Au surplus, pourquoi parler de ce que vous ne savez, pas ? » Il avait peut-être raison. Lui, il le connaissait, le Droit, et à fond. Esprit d'une souplesse, d'une ingéniosité de premier ordre, qui n'allaient pas sans une continuelle élévation de sentiments, il était bien l'homme qu'il faut pour étudier les bonnes causes et les défendre. Il fut, pendant une longue période, le secrétaire d'un maître réputé de notre Barreau. Il y avait une singulière différence entre leurs deux tempéraments. L'un fonçait sur l'obstacle, dont il avait d'abord patiemment reconnu les points faibles ; l'autre fournissait à l'assaillant le prestige de sa dialectique, les armes reluisantes et bien fourbies de son éloquence. Il était bien rare que le succès ne vînt pas couronner l'effort combiné de ces deux collaborateurs. Puis, Gaston RACANIÉ-LAURENS plaida seul, Montaigne dit de l'avocat (Essais L. II, ch. XII) que « lorsqu'on lui a exposé une cause que l'on désire lui faire plaider, sa raison et sa science s'y échauffent quant et quant...; il y découvre une toute nouvelle lumière et le croit à bon escient ». Sans doute, Gaston RACANIÉ-LAURENT n'a pas été indemne de cette emprise de tout lui-même par les causes qu'on lui demandait de défendre. Mais il faut ajouter qu'il n'a jamais cessé, par un verdict préalable et sûr, d'éloigner ses efforts de celles qu'il n'en jugeait pas dignes. Puisque je parle des vertus professionnelles de Gaston RACANIÉ-LAURENT, pourrais-je passer sous silence le noble usage qu'il en fit en prodiguant la lumière de ses conseils à notre illustre confrère, S. E. le Cardinal DE CABRIÈBES, évêque de Montpellier ? Les circonstances dans lesquelles il le fit ont un recul suffisant pour paraître appartenir déjà au domaine de l'histoire : Dieu veuille, pour l'honneur et la paix de notre pays, que l'heure présente n'en voie pas renaître de semblables. « Qui laborat, orat », répétait-il souvent, et le Souverain Pontife, pour reconnaître son dévouement actif et profitable à la cause de l'Eglise, lui conférait, en 1914, la dignité de chevalier de l'Ordre de Saint-Grégoire le Grand. Il aimait en porter les insignes, témoignage de sa foi chrétienne et de l'indépendance de son caractère. En 1904, Gaston RACANIÉ-LAURENT affrontait les suffrages de notre Académie, qui l'accueillait avec empressement au nombre des membres de sa Section des Lettres. Le fauteuil où il allait prendre place avait été occupé, peu de temps, par un poète, porteur d'un nom illustre à Montpellier, Marie-André HAGUENOT. Il est encore présent à vos mémoires, l'affreux accident d'automobile qui faucha, en avril 1900, cette jeune existence, dont l'avenir se montrait si plein de fructueuses moissons. La place d'André HAGUENOT resta vide pendant quatre ans, et ce ne fut que le 25 avril 1904 que Gaston RACANIÉ-LAUEENS, présenté par MM. Frédéric FABRÈGE, VIGIE et Louis GUIBAL, s'assit sur un fauteuil, le quatorzième dont, d'après les judicieuses et patientes recherches de notre secrétaire ; il devenait le cinquième titulaire. En 1912, la Section des Lettres désignait Gaston RACANIÉLAURENS pour son Vice-président. Président de cette section en 1913, il était élu vice-président de l'Académie en 1914 ; et en gardait la présidence de 1915 à 1919. A ce moment-là, l'Académie, pour reconnaître les services qu'il lui avait rendus tout le temps de la guerre, ne cessant jamais, même aux plus sombres jours, de la convoquer, présidant ses séances avec un inlassable entrain, l'Académie lui décernait le titre de président honoraire. Pendant cette longue présidence, Gaston RACANIÉ-LAURENS eut, très souvent, à prendre la parole au sein de nos réunions. Son discours du 29 novembre 1918, pour, célébrer l'armistice, est un modèle de patriotisme vibrant : c 'est la victoire des armes françaises, louée par un cœur de Français, en ce doux parler de France, pour lequel il professait un culte religieux. Soucieux de conserver intactes des traditions séculaires de notre Académie, il prononça, de 1915 à 1919, de nombreuses « Allocutions » pour célébrer la mémoire de nos confrères défunts. On ne sait ce qu'il faut le plus admirer, quand on relit ces discours, de la touchante délicatesse de sentiments qui s'y montre ou de l'étude approfondie et sagace de la vie et des travaux de ceux dont ils parlent, ou, enfin, de la pureté et de l'éclat du style qui les distingue. Si on réunissait en un livre ces éloges funèbres, on aurait, à côté d'un recueil des plus honorables pour notre littérature, un travail intéressant entre tous sur l'histoire de notre cité. Voyez plutôt : En 1915, c'est Frédéric FABRÈGE qui disparaît. RACANIÉ-LAURENS, à cette occasion, consacre au grand historien de Maguelone une vingtaine de pages, où se trouvent, de main de maître, condensées et louées, la vie et l'œuvre magistrale de cet homme de bien. Puis, ce sont des gloires moins retentissantes, peut-être, mais aussi précieuses à nos souvenirs, qu'il s'applique à fixer, celles des docteurs PLANCHON et VILLE, de notre Section de Médecine, de Léon GAUDIN, le savant bibliothécaire de la ville, les professeurs HAMELIN, PUECH, MESLIN, Max BONNET, de MM. Louis MANDON et GENNEVAUX. Dans les discours qu'il a écrits en l'honneur de chacun d'eux, Gaston RACANIÉ-LAURENS a rassemblé avec une précieuse conscience des documents qui seront sans prix pour les futurs historiens. Je dois une mention toute spéciale aux paroles pour lesquelles, en 1919, il rendit hommage à un des plus illustres enfants de Montpellier, le professeur GRASSET. La tâche était redoutable, et je mesure les dangers qu'il y avait à accomplir un pareil devoir à tous ceux que je côtoie aujourd'hui, en essayant de remplir le mien. Gaston RACANIÉ-LAURENS aborda la difficulté avec tout son cœur et toute sa foi, et cet élan courageux nous a valu des pages vraiment admirables. Je disais, tout à l'heure, qu'il s'était constitué le gardien fidèle de nos vieilles traditions. N'allez pas croire qu'il fut, pour cela rebelle à l'esprit de progrès, à des innovations devant, lesquelles de vieux académiciens — j'en connais un — ne furent pas sans s'effaroucher. En 1916, grâce à un délicieux et enveloppant plaidoyer, il enlevait, à la presque unanimité de nos suffrages, l'admission, aux fauteuils de cette Académie, du sexe auquel nous devons Mme DE SÉVIGNÉ et Mme DE LA FAYETTE, pour ne parler que des temps anciens. Le vieil académicien, dont je parlais tout à l'heure, m'a chargé de procéder aujourd'hui, à la rétractation publique de son erreur d'antan. Je le fais avec plaisir « perseverare didbolicum ». Durant les instants de loisir que lui laissaient les soucis de sa profession, Gaston RACANIÉ-LAURENS aimait lire les poètes et ne dédaignait pas de rimer quelquefois. Sonnets, quatrains, ballades, odelettes, la plupart de ces hommages à Calliope forment un trésor inédit, qui est conservé, avec une juste piété par l'héritier de son nom et de son talent. Nombreuses sont aussi les délicates pièces qu'il offrait à ses amis, pour chanter les évènements heureux qui les venaient réjouir. On pourrait dire de ces vers, avec SULLY-PRUD'HOMME :

Comme on voit les ramiers sevrés de leur volière
Rapporter sans faiblir, par les cieux infinis,
Un cher message aux mains qui leur sont familières,
Nos poèmes parfois nous reviennent bénis,
Chauds d'un accueil lointain d'âmes hospitalières.

     Cela ne s'applique-t-il pas à cette charmante correspondance poétique qu'il entretenait avec son fils, pendant que celui-ci était sur le front de nos armées ? Aujourd'hui tu n'as point à craindre la, mitraille; De mes vers seulement je vais te bombarder, lui écrivait-il le 8 août 1916. Et chacun de ces petits poèmes, sans prétention, portait l'empreinte de cette gaillarde bonne humeur, dont, pendant toute la guerre, je le disais plus haut Gaston RACANIÉ-LAURENS ne s'est jamais départi. Eh bien ! cette belle vaillance, cette imperturbable confiance, c'est moins à lui-même qu'il les devait qu'à son admirable compagne, la confidente de ses soucis, celle qui savait les effacer d'un de ces calmes et purs sourires qui ne naissent que sur les lèvres des femmes de France. Qu'il me soit permis de saluer d'un souvenir ému et respectueux celle qui fut pendant près d'un tiers de siècle « l'associée », dans le sens magnifique du mot, de celui que nous pleurons. Elle fut ravie à son affection en 1920 ; la douleur de la séparation, la cruauté de l'absence, étaient trop rudes. Gaston RACANIÉLAURENS ne put leur résister. Ses dernières années ont été une lente agonie ; et le jour où ses yeux se sont clos dans l'éternel sommeil a été le jour de la délivrance. N'oublions jamais, Messieurs, cet homme de bien qui aimait tant notre Compagnie. Ses vertus furent celles du bon citoyen et du bon Français ; c'est là un exemple qui nous doit être cher. Inclinons-nous avec respect devant ses enfants, dont la blessure ne saurait de longtemps se cicatriser. Souhaitons qu'ils continuent les belles traditions que leur père leur a laissées.

 

Voir aussi son éloge par Paul Chassary en 1925. C'est en occitan mais traduit systématiquement en bas de page. 

     https://www.ac-sciences-lettres-montpellier.fr/academie_edition/fichiers_conf/CHASSARY-ELOGE-RACANIE-LAURENS-1925.pdf

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