Academie des Sciences et Lettres de Montpellier

Jules VILLE (22-3-1849 | 7-11-1915)

Section : Sciences - Siège : XXVII
Professeur à la Faculté de Médecine
Elu(e) à l'Académie en 1891. Départ en 1916.
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     Ce n'est pas seulement sur les champs de bataille que la guerre choisit ses victimes. Plus d'un déjà a disparu parmi ceux qui, ne pouvant être des combattants, ont voulu néanmoins, de toute leur âme et sans compter avec leurs forces, concourir dans leur sphère à l'oeuvre de défense nationale. Le collègue et l'ami que nous accompagnons aujourd'hui à sa dernière demeure est une de ces victimes.

     Dès le début des hostilités il s'était chargé du lourd service des analyses de chimie biologique nécessaires aux soins de nos blessés, et pendant de longs mois il continua sans relâche un labeur écrasant, sans aide, remplissant seul les fonctions partagées d'habitude entre plusieurs personnes.

     Chaque jour il passait de longues heures au laboratoire, ne se rebutant pas devant les difficultés inattendues cl n'hésitant pas à recommencer autant de fois qu'il le jugeait nécessaire les délicates analyses dans lesquelles il était depuis longtemps passé maître.

     C'est là que ces derniers temps, dans les grandes salles froides et viciées, il se sentit pris un soir d'un frisson. Il rentra chez lui, s'alita, et il ne s'est pas relevé.

     Né à Perpignan le 22 mars 1849, Jules Ville fit ses études de pharmacie et de médecine à Montpellier. Bientôt remarqué par ses maîtres il devint préparateur puis chef des travaux de chimie médicale à la Faculté de médecine. Agrégé en 1883, il prit dès ce moment une part importante à renseignement, d'abord dans un cours complémentaire, ensuite dans des conférences de chimie médicale (1884-1889), enfin comme chargé du cours magistral en remplacement de son maître, le professeur Engel, en congé (1889). Titulaire seulement le 1er novembre 1892, il assumait en réalité seul, depuis plusieurs années, la lourde responsabilité du service et de renseignement de la chimie à la Faculté. Ces importantes fonctions ne l'avaient pas empêché cependant de s'adonner avec ardeur aux recherches personnelles, et dès 1890 il obtenait en Sorbonne le grade envié de docteur ès sciences physiques, avec une thèse fort remarquée.

     Depuis plus de trente ans, M. Ville a vécu pour le laboratoire et pour renseignement, il a formé des élèves dont quelques-uns sont déjà devenus des maîtres, et il a fondé un centre de chimie biologique partout connu et apprécié. Dans celle longue période de labeur il a accumulé une liste de publications dont la seule énumération dépasserait de beaucoup les limites de cette brève commémoration. Je ne puis cependant omettre de citer ses ouvrages d'enseignement, ses « Manipulations de Chimie », qui ont guidé les travaux pratiques de nombreuses générations d'élèves, ses « Eléments de Chimie biologique » en collaboration avec son élève Derrien.

     Il ne m'appartient pas d'apprécier ses travaux, mais je sais qu'en chimie biologique son nom avait dépassé nos frontières et qu'il était connu et estimé de ses pairs.

     Comme professeur son éloge est dans la bouche de tous ceux qui l'ont entendu. Clair, précis, il exposait les questions les plus difficiles avec une élégante facilité et s'aidait toujours dans ses leçons d'expériences soigneusement préparées d'avance. La partie expérimentale de son cours le préoccupait d'une manière extrême qui m'avait paru parfois exagérée, surtout lorsque je le voyais, l'été dernier, au milieu d'occupations cl de soucis de toutes sortes, partir de meilleure heure au laboratoire pour préparer les démonstrations qu'il devait faire à la leçon de l'après-midi. C'est lui qui avait raison, un vrai professeur ne doit rien négliger, quelles que soient les circonstances, pour assurer à son enseignement toute l'autorité, toute la force persuasive qu'il doit avoir.

     Jusqu'au dernier moment et en dépit de toutes les difficultés, M. Ville a rempli à la perfection son rôle de professeur. Il a tenu à faire complètement son devoir.

     Le devoir ! Est-ce qu'il n'a pas été la loi de toute sa vie ? Issu d'une famille modeste dont il était fier, il s'est élevé par lui-même à tous les grades qu'il a conquis de haute lutte.

     Il y a 45 ans, l'Année terrible, il avait pris part à la rude campagne et combattu à Beaune-la-Rolande. Il avait gardé de sa vie militaire un souvenir ineffaçable et un culte passionné pour notre glorieux drapeau.

     Il était fier de porter sur sa loge professorale la médaille commémorative de cette guerre malheureuse, dont les tristesses s'effacent aujourd'hui lavées dans le sang de tant de héros.

     Son patriotisme ardent s'enflammait aux jours héroïques que vit la France et n'admettait pas un instant le découragement ou le doute. Il a eu la fierté de voir un de ses gendres, officier de notre vaillante armée, décoré de la Croix de guerre. Ce fut une de ses dernières joies :

     Messieurs les Etudiants, le professeur Ville a été votre maître, non seulement par sa parole, mais par son exemple. Gardez-en pieusement le souvenir, vous ne pourrez trouver de meilleur modèle d'énergie, de droiture, de conscience.

     Nous, ses collègues et ses amis, nous n'oublierons jamais la place importante qu'il tenait parmi nous, les services qu'il a rendus à l'enseignement et à la Faculté, pas plus que le charme de son commerce personnel, son caractère égal et doux, son obligeance, sa modestie. Au nom de la Faculté de médecine je vous adresse, mon cher ami, un dernier adieu.

Professeur Vialleton, discours prononcé aux obsèques

 

     M. le docteur Ville, professeur de chimie à la Faculté de Médecine est décédé à l'âge de 66 ans, le 7 novembre dernier. Cette vie fut celle d'un savant modeste et désintéressé : elle aussi fut inspirée par un sens profond du devoir. Par-là M. Ville entendait le souci de faire de son mieux tout ce qu'on fait et la simplicité avec laquelle il appliquait en toute occasion celle règle de conduite était un des traits essentiels de son caractère.

 

     Né à Perpignan, le 22 mars 1849, M. le professeur Ville fit ses études de pharmacie puis de médecine à Montpellier. Remarqué par ses maîtres il devint bientôt leur collaborateur. Préparateur à la Faculté de médecine en 1878, il suivit la filière ordinaire et fut successivement chef de travaux pratiques, puis agrégé en 1883. Dès ce moment, il prit une grande part à l'enseignement, faisant des cours auxiliaires ou des conférences (1884-89). Bientôt son rôle devint plus important encore par le congé accordé à son maître le professeur Engel ; il fut, en effet, chargé alors du cours magistral (1889) et de la direction du laboratoire.

     En 1890, il passe en Sorbonne sa thèse pour le doctorat ès sciences physiques. En 1892, il est nommé titulaire. Des difficultés administratives seules avaient retardé jusqu'à ce moment sa titularisation.

     Pendant 25 ans, il a donc effectivement rempli le rôle de professeur et de chef du service de la chimie à la Faculté. Il a fondé à Montpellier un centre de chimie biologique important d'où sont sortis des travaux de premier ordre. Il était très connu à l'étranger dans le monde savant, et il a formé des élèves devenus à leur tour des maîtres renommés. Professeur fort écoulé, il excellait à rendre faciles et attrayantes les questions les plus ardues ; il appuyait toujours ses leçons d'expériences longuement et soigneusement préparées : leur réussite certaine ne contribuait pas peu à leur clarté et à leur valeur démonstrative.

Voici les litres de quelques-uns seulement de ses principaux travaux :

  • 1° Recherches pour servir à l'histoire de la racine de gentiane ; présence d'un tannin. Thèse de pharmacien de 1re classe (1877).
  • 2° De l'origine et de la formation des eaux bicarbonatées ferrugineuses.
  • Thèse de doctorat en médecine (1882).
  • 3° Propriétés générales des phénols. Thèse d'agrégation des Facultés de médecine (1883). 4e Combinaisons des aldéhydes avec l'acide ypophosphoreux.
  • Thèse de doctorat ès sciences physiques. Paris, 1890.
  • 5° Manipulations de chimie médicale. Paris, J.-B. Baillière et fils, 1893.
  • 6° Eléments de chimie biologique (en collaboration avec son élève M. le professeur Derrien, notre distingué collègue).

     Ces deux derniers sont des ouvrages d'enseignement importants. Le dernier exposé de titres publiés par M. Ville en juillet 1912 comprend 78 numéros ; il s'est encore augmenté depuis, et ce chiffre de publications indique bien l'activité scientifique de notre regretté collègue.

     Très assidu aux réunions de l'Académie, il lui a présenté le résumé de presque tous ses travaux au fur et à mesure de leur apparition : il a notamment fait connaître l'année dernière à la Section des Sciences un très élégant procédé pour la recherche des sels biliaires clans les résidus de l'organisme.

     M. Ville avait fait la campagne de 1870 et vaillamment combattu à Beaune-la-Rollande. Il était fier de porter la médaille commémorative de celle année, qu'on a appelée l'année terrible, alors qu'on n'avait pas encore vécu celle qui vient de s'écouler et qui par l'héroïsme comme par l'admirable union de tous les Français dans la défense du sol national a déjà mérité le nom d'année sublime. Homme de foi et de devoir, ami personnel du généralissime Joffre (Roussillonnais comme lui et qui fut, ainsi qu'on le sait, capitaine du génie à Montpellier), M. Ville était animé d'un ardent patriotisme qui se refusait avec raison—et il l'affirmait souvent avec une vibrante énergie— à admettre la possibilité d'une défaite.

     M. le doyen Vialleton, dans la touchante allocution prononcée lors des obsèques de son collègue et excellent ami, a rappelé que M. Ville, en faisant des analyses pour le service des hôpitaux, avait contracté dans son laboratoire la maladie à laquelle il a succombé : il est mort ainsi victime de son dévouement et de sa conscience professionnelle, et sa mort fut digne de sa vie.

     Vous me permettrez, mes chers Collègues, par une dérogation à nos usages que justifient les événements actuels, d'adresser aussi le même Témoignage à ceux des membres de l'Académie dont les fils sont glorieusement tombés au champ d'honneur, M. le recteur Benoit, M. le doyen Brémond, M. le professeur Astre [nous sommes seulement en 1915...].

 

Président Racanié-Laurens, à l’académie en 1915

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