Academie des Sciences et Lettres de Montpellier

Gaston Giraud (10-10-1888 | 16-01-1975)

Section : Médecine
Doyen de la Faculté de Médecine
Elu(e) à l'Académie en 1925. Départ en 1975.
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Le 9 Novembre 1918, à l’occasion de la commémoration du centenaire de l’armistice de 1918, une cérémonie a été organisée par la faculté de médecine pour annoncer la constitution, dans son département d’Archives, d’un important Fonds Gaston Giraud à partir de très nombreux documents, écrits et iconographiques, rassemblés pendant toute sa vie par le doyen et donnés par sa famille. Trois quarts de siècles de la vie médicale montpelliéraine, de 1905 à 1975, sont ainsi revisités et mis à la disposition des historiens et des chercheurs.

Presque 60 ans après sa retraite universitaire, le nom de Gaston Giraud nous reste familier, puisque c’est le nom du grand amphithéâtre de l’Institut de Biologie où tous nos étudiants ont depuis commencé leurs études (et maintenant l’un des amphithéâtres de la nouvelle Faculté), mais aussi de l’avenue où se trouvent les principaux hôpitaux de la ville et la direction du CHU et, depuis un an, notre très moderne Faculté de demain. Mais ceux qui ont connu le doyen ou qui savent ce qu’il a représenté se font de plus en plus rares. La création d’un tel fond d’archives est une occasion naturelle de se rappeler ce que fut l’homme et ce que fut son oeuvre.

Gaston Giraud naquit le 10 Octobre 1888 à Privas, d’une famille ardéchoise de toujours et de parents enseignants, des pionniers de l’école laïque et républicaine. Il fit ses études au collège dont son père était le principal et où vivait la famille, un cercle intime et très formateur, très proche aussi des bouillonnements de la vie politique et nationale en ces débuts de la Troisième République. Avec sa sœur Marthe dont la vocation médicale, rare à cette époque chez une femme, avait encouragé la sienne, il commença à Montpellier, en 1905, des études brillantes, dont une licence de sciences. Reçus ensemble à l’externat en 1908, puis à l’internat en 1911, ils firent un tour très généraliste de la médecine hospitalière encore à l’aube de la modernité, qui les surprit parfois par son manque de rigueur scientifique. Ils s’orientaient tous les deux vers une carrière de médecine interne quand la guerre éclata, qui mit pendant cinq ans tous les projets entre parenthèses. Elle fut, pour lui, au contact des champs de bataille, un choc et une expérience formatrice d’une rudesse extrême dont il eut la chance de sortir intact, mais qui le marqua pour toute sa vie: il laissa des pages, qu’il garda pour lui, de ses souvenirs révélateurs sur la guerre et sur lui-même.

En Mai 1919, il reprit le fil de sa vie médicale, dans un entourage bouleversé et à reconstruire, avec une volonté, une force de travail et une intelligence renouvelées. Il termina son internat (il avait passé en 1917 sa thèse sur des blessures de guerre qu’il ne connaissait que trop bien), entra dans le : cursus médical et devint agrégé de médecine en 1923. Il entreprit alors une activité professionnelle de ville, comme consultant, ce qui impliquait de nombreux déplacements dans la région: les journées étaient pleines et les nuits courtes, comme elles le seraient toujours!

Il fut nommé professeur d’hydrologie en 1928 (il en fit une discipline noble et scientifique), de pathologie médicale et clinique propédeutique en 1932, inaugurant auprès des vieillards de l’Hôpital Général l’enseignement clinique magistral qui le passionna toujours et qu’il poursuivit à partir de 1937 comme professeur de clinique médicale dans son service de l’hôpital Saint Éloi. Depuis 1932 et jusqu’en 1960, tous les étudiants en médecine passèrent dans son service une, deux ou même trois fois et figurent dans les rituelles photos de stage, toutes déposées dans son Fonds d’archives.

Mais voilà que l’histoire se répéta et qu’une autre guerre vint tout bouleverser, vingt ans après celle qui aurait dû être « la der des der »; en septembre 1939, nouveau départ pour l’armée de Champagne, et en Mai 40, l’offensive irrésistible, la débâcle et l’exode, le retour dans un paysage ravagé et le début de quatre années noires d’Occupation. Pourtant, c’est alors que s’ouvrit pour Gaston Giraud, de façon inattendu, une nouvelle phase de sa carrière. A la brusque démission du doyen Euzière, c’est lui qui fut fortement poussé par le recteur Sarrailh à le remplacer (mais sans élection, comme le voulaient les règles autoritaires de Vichy). Il essaya vainement d’échapper à cette charge si lourde et dans une période si incertaine, alors qu’il avait déjà tant à faire, mais il finit par céder: ainsi commença un décanat qui dura dix-neuf ans. Des années sombres, la place manque ici pour parler vraiment. Citons seulement les étudiants juifs qui furent protégés autant que ce fut possible, comme le furent aussi, à partir de 1943, les étudiants qui partirent pourtant nombreux pour le STO (Service du Travail Obligatoire) en Allemagne. Il y avait pénurie de tout, des réquisitions de bâtiments, des exigences de toutes parts. Il pouvait chaque jour arriver un nouveau souci auquel il fallait trouver la moins mauvaise réponse: l’alerte était permanente. Les inquiétudes, les souffrances, les angoisses, les deuils se succédèrent jusqu’à ce que la Libération finisse par ramener, non sans secousses, la vie universitaire vers la normale.

Maintenant élu par ses pairs, Gaston Giraud put jouer à plein son rôle, dans l’effervescence de l’après-guerre où tout était à reconstruire, à l’échelle locale comme nationale. Sa capacité de travail sans limites, son autorité naturelle, son sens de l’organisation et de la concertation, sa vision de l’avenir, son amour de sa Faculté et de la médecine, qui devait rester humaine en dépit de ses rapides progrès scientifiques et techniques furent, avec bien d’autres, les conditions qui lui permirent de mener à bien la tâche qui se présentait à lui. Sur le plan local, il y avait d’abord les bâtiments, occupés et saccagés, ou simplement vétustes et qu’on n’avait pas eu depuis des années les moyens d’entretenir et de moderniser, aussi bien à la Faculté qu’à l’hôpital. Avec l’architecte Jean de Richemond, il entreprit la rénovation architecturale des bâtiments anciens, des façades extérieures et intérieures, des cours, et, peu à peu, des divers locaux administratifs et d’enseignement, des réserves de la bibliothèque et des archives. Le musée Atger fut modernisé. Des salles souterraines de l’ancien monastère Saint Benoît furent découvertes, dégagées et remises en service quelques années, à sa grande satisfaction, avant d’être fermées pour des raisons de sécurité. Aucun recoin de la Faculté ne lui était étranger et il en était à l’occasion un guide intarissable.

Sa grande affaire fut l’agrandissement de l’Institut de Biologie qui nécessita l’expropriation des riverains pour qu’il s’étende jusqu’à la place Albert 1er, ce qui permit la construction du grand amphithéâtre de plus de mille places sans lequel on n’aurait pas pu faire face à l’afflux des étudiants de 1° année, après la réforme des études médicales. Il fut inauguré le 3 Novembre 1961, lors de l’hommage rendu au doyen lors de son départ à la retraite. Et n’oublions pas les tribulations des statues de Barthez et Lapeyronie, de part et d’autre du porche d’entrée, qui n’échappèrent à la réquisition pour fonte que grâce à une mise à l’abri, clandestine, en pleine nuit, dans une cachette dont on ne sait plus où elle fut. Elles ne furent remises en place qu’en mai 1946, lors de la visite solennelle à la Faculté du Général de Lattre de Tassigny.

À l’hôpital aussi, des travaux s’imposaient: la clinique médicale B, celle de Gaston Giraud, fut la première à être rénovée, ses salles communes gothiques furent les premières à être supprimées, les autres services suivirent peu à peu.

Sur le plan de l’enseignement et de l’organisation des soins hospitaliers, les progrès de plus en plus spectaculaires de la médecine imposaient la spécialisation des chaires comme des services hospitaliers. Avant 1950, aucune spécialité médicale n’existait de façon autonome en dehors, pour des raisons évidentes, des maladies infectieuses, de la pneumo-phtisiologie, de la dermatologie et de la neurologie, sans compter les services réservés aux enfants et aux vieillards. Les cliniques médicales englobaient tout le reste. Les spécialités chirurgicales étaient mieux loties.

À partir de 1950 furent créés peu à peu des enseignements de spécialités attribués à des chaires nouvelles, comme par exemple la rhumatologie, la gastro-entérologie, la pneumologie, avec des services hospitaliers dont le nombre alla croissant. Citons à part la cardiologie, à laquelle Gaston Giraud s’intéressait depuis longtemps avant de fonder l’école de cardiologie montpelliéraine qui prospéra, et de lui dédier une partie de sa clinique médicale, jusqu’à ce que soit ouvert un service totalement indépendant. Tout cela demanda du temps et des efforts auprès des ministères et des autorités locales, mais les réformes avaient le vent en poupe, en cette époque des «trente glorieuses».

Il prit ainsi une grande part au développement de la transfusion sanguine à Montpellier, depuis 1933 hébergée dans son service d’urologie par le professeur Jeanbrau qui avait introduit la transfusion de sang citraté à partir de 1917 sur les champs de bataille. En 1947, son élève Pierre Cazal organisa le premier petit centre de transfusion dans des locaux très exigus de l’Hôpital général, suivi en 1952 par un véritable Centre de transfusion très performant, qui s’installa plus grand encore en 1959 à la Motte Rouge où il connut une expansion remarquable. Avec lui, l’hématologie devint une spécialité à part entière à Montpellier.

À l’échelle nationale, le doyen Giraud fit partie de tous les Conseils et Comités de l’Enseignement supérieur et de l’Éducation Nationale où sa voix était toujours très écoutée. En 1951, il participa au Comité interministériel, présidé par le professeur Robert Debré, qui a préparé la grande réforme des études médicales, de la structure hospitalière et de la recherche scientifique et qui a, en 1958, créé les CHU et le plein temps pour tous les praticiens hospitalo-universitaires: un bouleversement du paysage médical et universitaire dont la médecine française d’aujourd’hui est issue. À Montpellier même d’ailleurs, le doyen a travaillé à plusieurs projets d’une cité hospitalo-universitaire, qui aurait englobé tous les bâtiments médicaux existants autour de la Faculté et de l’Hôpital Saint Charles et bien au-delà: un campus avant l’heure que trop d’obstacles ont empêché d’aboutir. Il fallut attendre cinquante ans pour qu’il resurgisse.

De ses activités et de ses intérêts multiples, en France et à l’étranger, des nombreuses instances académiques et savantes auxquelles il appartint, des plus hautes distinctions qui lui furent discernées, l’énumération serait trop longue et inutile ici. Elles prouvèrent que la Faculté de médecine de Montpellier eut en lui, jusqu’à sa retraite en 1960 et après, un représentant qui lui fit honneur et lui apporta un nouvel éclat, un nouvel élan et une nouvelle jeunesse.

C’est à ce « doyen des doyens » comme l’appelait son collègue lyonnais le doyen Hermann, que la Faculté rendit, le 16 Janvier 1975, un dernier et exceptionnel hommage, sobre et impressionnant, où seule la voix d’un prêtre et d’un pasteur et un chœur de Bach se firent entendre dans la grande cour, pour la cérémonie de ses obsèques qui fut telle qu’il l’avait souhaitée, dans ces lieux servis et aimés pendant tant d’années.

 

Docteur Marie-Claude Barjon-Giraud

 

 

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