Academie des Sciences et Lettres de Montpellier

Pierre SABATIER d'ESPEYRAN (1-12-1892 | 29-08-1989)

Section : Lettres
Homme de Lettres, bienfaiteur de l'Académie
Elu(e) à l'Académie en 1956. Départ en 1989.
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     Pierre Sabatier d’Espeyran fut un membre très généreux et des plus remarquables dans l’histoire de l’Académie des Sciences et Lettres de Montpellier dont il assuma la présidence en 1960 et 1969 et dont, surtout, il fut le mécène.

     Lorsqu’il fut élu au Premier Fauteuil de la Section des Lettres en 1965, il attribua une résidence à notre institution qui, pour ses séances du lundi, put s’installer dans le Salon Rouge de son Hôtel de Lunas. Privilège qu’il confirmera dans son testament.

     Pierre Sabatier d’Espeyran était né le 1er décembre 1892 à Paris dans une riche famille de drapiers dont la fortune s’était diversifiée notamment dans la banque et l’agriculture. Au dix-neuvième siècle, elle se composait de trois frères : Frédéric - qui avait épousé une demoiselle Durand, parente du célèbre maire de Montpellier qui mourut sur l’échafaud pendant la Révolution-, Félix, et François, mari de Caroline Ungher la cantatrice amie de Beethoven et interprète de la Neuvième Symphonie lors de sa création. Passionné par les idées nouvelles et l’expression artistique, François Sabatier - grand-oncle de Pierre - était proche de personnalités en vue fréquentées à Paris et qu’il lui arrivait de recevoir dans son domaine de la Tour de Farges près de Lunel. Ce fut le cas, dit-on, pour Karl Marx. En effet, sa famille et lui même, malgré leur position, étaient séduits par les idées socialistes. Et, s’il ne reste aucune trace tangible de ce séjour là-bas de l’auteur du Capital, celui d’un autre créateur et révolutionnaire ne fait aucun doute en ce lieu : il s’agit de Gustave Courbet qui peignit un tableau du domaine légué au Musée Fabre. Le peintre avait été installé au deuxième étage, dans une pièce ouverte à la lumière, qu’aujourd’hui encore on appelle l’atelier et où, vers 1945, Pierre Sabatier aimera retrouver le silence et l’isolement propices à l’écriture dans ce domaine qui fut celui de son grand-oncle.

     Pierre Sabatier d’Espeyran était venu au monde dans une famille de quatre enfants. Il connaîtra une enfance choyée dans un cadre privilégié que tout le monde peut situer puisqu’il s’agit, au Rond-point des Champs-Élysées, de l’hôtel particulier agrandi par Marcel Dassault pour y loger ‘Jours de France’’. Élève brillant, puis étudiant en Sorbonne et à la Faculté de droit, diplômé d’études supérieures de lettres à dix-huit ans, licencié en droit à vingt, c’est, comme pour beaucoup d’intellectuels, par la voie universitaire qu’il va entrer en écriture. Il publie, en effet, en 1920 aux éditions Hachette, une thèse de doctorat ès lettres sur ‘’L’Esthétique des Goncourt’’ qui sera couronnée par le prix Marcellin-Guérin de l’Académie Française.

     L’année suivante, il épouse Marguerite de Villeneuve Flayosc descendante d’une illustre famille espagnole venue se fixer en Provence au XIIe siècle. Elle lui donnera deux filles.

     Des Goncourt, Pierre subira l’influence dans une œuvre romanesque parue dans l’Entre-deux-guerres. Ce sont des récits où, pour la plupart, erre le fantôme de ‘’Germinie Lacerteux’’ car leur dramaturgie se nourrit le plus souvent de la chute de personnages féminins qui, là, sont des bourgeoises de milieux bien-pensants précipitées dans la ‘’déchéance’’ par la dictature de leurs sens. Ces héroïnes sont des Phèdre qui découvrent leur véritable nature. Et, lorsqu’elles n’attentent pas à leur vie, elles sacrifient leur âme.

     Pierre Sabatier d’Espeyran fut un créateur prolifique dans bien des domaines. Sur une période de douze ans, entre 1927 et 1939, alors que dans le même temps il publie six romans, il n’écrira pas moins de treize pièces de théâtre. Certaines, il est vrai, en un acte.

     Pourtant, signe de la multiplicité de ses dons, ce n’est pas l’écrivain qui le premier abordera la scène, mais le musicien. En effet, sur un livret d’Adhémar de Montgon, il composera une opérette : ’ Le galant couturier’’ qui fut créée au Perchoir en 1924.

     Il faudrait aussi parler de Pierre Sabatier juriste. Sa thèse sur la déchéance de la puissance paternelle, jugée très avancée lors de sa parution en 1922, fut traduite en U.R.S.S.

     Bilingue dès l’enfance grâce à sa gouvernante allemande, il parlait aussi l’anglais et l’italien. Il eut le grand mérite de remettre Goldoni à l’honneur en France en adaptant cinq de ses comédies. Il fut aussi critique d’art et de théâtre : quinze ans au Monde illustré, cinq ans à L’Opinion, travail qui lui permit de subsister à une époque où son père lui avait coupé les vivres.

     Dans les années cinquante, il assure pour la R.T.F le commentaire en direct du Festival de Bayreuth, avant de dîner le plus souvent chez Wolfgang et Wieland Wagner, petits-fils du compositeur, et dont il était l’ami.    

     Apparent dilettante, Pierre Sabatier d’Espeyran était un gros travailleur. Il manquait rarement une représentation de ses pièces ou de ses adaptations, réagissant intérieurement dans une tension permanente au jeu des acteurs, aux réactions de la salle. C’est, d’ailleurs, au retour de l’une de ces soirées, le 7 mars 1981, qu’il fut pris d’une attaque d’hémiplégie. Il supportera courageusement ce mal pendant huit ans et, fidèlement assisté par sa secrétaire, il aura encore la satisfaction de voir, en 1984, la publication de ses Impressions d’Italie illustrées par Brayer. Il meurt à Lausanne le 29 août 1989 à l’âge de 97 ans.

     Ainsi disparaissait celui dont la famille a généreusement doté la ville de Montpellier et sa région. Son frère aîné Frédéric et son épouse ont fait don de l’Hôtel qui aujourd’hui accueille le département des arts décoratifs du Musée Fabre. Quant à son frère Guy, il a légué à l’État en 1963 le Château d’Espeyran où est installé le Centre National du microfilm et de la numérisation.

     Pierre Sabatier d’Espeyran, cet être cultivé, brillant, apparemment jovial, a toujours été interrogé par le problème du mal et de la fugacité de la vie. C’est, sans doute, pour sublimer le pessimisme engendré par cette hantise qu’il s’attacha passionnément au monde de la création littéraire et à celui des arts.

                                                                            Jacques Balp

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